Zahjouka

Janvier 2017, mon ami Jean, rencontré un an auparavant lors de mon premier voyage au Maroc me contacte. Il souhaite que je l’accompagne dans le nord du pays afin d’avancer et concrétiser son projet de développement et d’éco-tourisme avec les agriculteurs marocains. Le souvenir de la semaine passée à ses côtés à l'automne 2015, des conversations qu’on a pu avoir et des rencontres que l’on a partagées me font rapidement prendre un billet pour al-Maghrib.

Février 2017, arrivée à Marrakech au soir. Joyeux accueil dans la ferme de Mohammed (Permakech), là où j’avais déjà passé une dizaine de jours. Aziz, Mohammed, Francine, Jean et ses amis sont là, on ouvre la bouteille de champagne apportée pour l’occasion. C’est le début d’une aventure au rythme de Kerouac.

La ferme de Mohammed a bien changé, la pratique de la permaculture invite au changement et à la perpétuelle recherche de l’harmonie avec l’environnement. Un hectare de terre où se côtoient chèvres, poules, chiens, chats, ânes, orangers, oliviers taillés avec sagesse par Aziz, plantes aromatiques, serre et hammam en terre, fèves, patates, abeilles, humains…

Le lendemain, départ pour Chemaia, nous devons y rester quelques jours. Jean doit s’occuper d’une parcelle de terre d’un ami riche qui veut manger bio. Après l’installation d’un goutte à goutte, de semis de légumes et de fleurs, quelques tajines et du beurre de Marrakech, nous reprenons maintenant la route vers le nord, direction la province de Larrache.

Nous sommes accueilli à Siar boujnah par Fouzia, Abdou et leurs trois enfants, la famille de coeur de Jean. Ksar El Kébir est à quelques minutes en voiture, c’est la ville la plus importante de la province, elle est chargée d’histoire mais oubliée du tourisme. C’est aussi une des régions où la production de cannabis est très importante.

Ensemble dans le Loukkos est un plan de renouveau paysan axé sur un réseau de fermes intelligentes et durables. Grâce à une interconnexion des agriculteurs, des cultivateurs, des éleveurs et des fournisseurs, un partage des techniques de construction durable, d’agroforesterie, de permaculture et d’irrigation moderne est possible. Ce projet prend forme le long de la vallée de l’oued Loukkos et notamment autour du lac artificiel (barrage de el Makhazin).

Jean a hâte de nous faire découvrir la première étape du projet, le village de Zahjouka, situé sur une colline à plusieurs dizaines de kilomètres de Ksar. Surtout connu pour sa musique traditionnelle et notamment le groupe The Master Musicians of Jajouka, nous découvrons ce bled et ses habitants. Saïd nous guide à travers les sentiers jusqu’à la maison de Moussa, une modeste et charmante maison bleue cyan entourée d’oliviers, qui se révélera être à l’image de son hôte. Après le thé, le tajine, plusieurs bouffées de sibsi et quelques conversations métaphysiques, la joyeuse bande nous quitte Thierry et moi. La communication avec Moussa est à base de mimes et de rires, avec quelques mots d’anglais, d’espagnol, de français et d’arabe. Il a une analyse et un tel sens de la déduction qu’il ne peut être qu’un moteur d’échange et de dialogue avec tout ce qui l’entoure. Le lendemain, distribution de graines et traduction (Darija/français) des noms des plantes, fruits, légumes et arbres de la région se font à l’aide de livres et de Saïd qui parle très bien français. Le soir, Moussa nous fait une explication et une démonstration détaillée de la greffe d’olivier.

Direction Chefchaouen (chaouen) pour découvrir les sources de l’oued Loukkos. Sur la route, nous nous arrêtons pour apprécier les paysages changeant d’une vallée à l’autre mais aussi pour récupérer différents arbres, fleurs et plantes sauvages à planter dans le jardin de Moussa. Après une journée de déambulation dans Chaouen et une nuit enivrante à se perdre dans ce labyrinthe bleuté, nous voilà repartis en direction du lac et de ses rivages.

En fin de journée, quelques kilomètres après Mymouna, nous faisons la rencontre de Mohammed, 80 ans, agriculteur et père d’un essaim d’enfants (4 mariages) dont le benjamin n’a pas l’âge de marcher… Il nous propose de venir prendre le thé mais nous avons un rendez-vous. Il insiste pour que nous venions le lendemain midi manger le couscous.

Le repas traditionnel du vendredi englouti, Mohammed nous fait visiter ses terres escarpées qu’il sillonne avec l’enthousiasme d’un enfant et la sagesse incarnée par sa posture. Il nous explique qu’il pratique la greffe d’arbre depuis toujours et qu’elle dépend de plusieurs dizaines de paramètres (humidité, lune, saison …). Demi-sphères d’origan, oliviers hermaphrodites, moulin à huile, ruches alternatives et fours DIY, nous restons béats devant ce décor.

Réveil ensoleillé chez Fouzia et départ pour l’aéroport de Tanger où je ramène mes compagnons de route qui s’envolent pour Bruxelles, je me retrouve seul. Le rythme du voyage change d’un coup et ce n’est pas déplaisant. Je n’hésite pas longtemps avant de me rendre une nouvelle fois chez Moussa et de passer plusieurs jours en sa compagnie. Randonnées, souk, tajines, poulet yassa, thés, travail de la terre, sont quelques exemples de la vie quotidienne à Zahjouka. Ma dernière soirée là-bas se passe au seul café du village. Une faune entièrement masculine boit des kawa, joue aux petits chevaux et à la Ronda dans une petite pièce où l’atmosphère se remplit peu à peu des effluves de sibsi.

Moussa me ramène à la gare ferroviaire de Ksar, direction Fès. Je n’aime pas les grandes villes ni les lieux bondés mais je me débrouille pour visiter la medina et ses hauteurs à l’heure de la prière du vendredi. Arrivée à l’aéroport de Fès vers 21h00, mon vol est à 6h00, j’ai le temps de finir Sur la route et de m’imaginer une prochaine fois arpenter ces terres africaines.

Serre en terre paille pour les semis et les jeunes plants, chez Mohammed.
Retrouvaille avec Aziz, un an après mon premier voyage au Maroc. Alors qu'il a une vingtaine d'année, il décide de vivre à l'écart de l'Homme dans une vallée au nord du Maroc. Durant 4 années en compagnie de ses moutons et de ses chiens, il va tisser d'in
Tajine à la ferme de Permakech, chez Mohammed.
Ahmed est éleveur, il vit dans le village de Zahjouka. C'est l'un des amis et voisins de Moussa.
Moussa au naturel devant l'un des murs de sa maison
Echange de graines à Zahjouka.
Démonstration de la technique de la greffe d'olivier dans le salon.
Abdou plante de l'ail dans le jardin de Moussa.
Tronc d’arbre dans la cour intérieure. Des vers ont sculpté le bois sous l’écorce.
Le figuier de barbarie est présent partout au Maroc, c'est une haie naturelle défensive. Il est cultivé pour ses fruits, pour faire du biocarburant et comme colorant naturel. C’est également utilisé en médecine et en cosmétique.
L'Eucalyptus est un élément essentiel de l'économie et de l'industrie marocaine. Il sert à la pâte à papier, aux constructions et il est aussi apprécié des apiculteurs.
Mohammed au téléphone surplombant ses terres avec le lac en fond.
Ce moulin à huile génois nécessite la force d'un âne pour entraîner la meule de pierre. Il en existe qui fonctionne à la force de l'eau ou même électrique.
Préparation du tajine de poisson.
Plantes récoltées dans le jardin pour faire le thé. Absynthe, menthe et romarin.
Préparation du coq beldi.
Fès, les hommes garent leurs chevaux dans la medina à l'heure de la prière du vendredi.
© Alexandre Chamelat 2017